Le billet du mois

par David BILHAUT

Édito de Patrick Guetta

L' objet connecté, point de départ de nouvelles missions officinales ?

D'après l'institut GKF, 2 milliards d'objets connectés devraient être vendus en France d'ici à 2020, soit plus d'une trentaine par foyer. Dans ce tableau, la santé occuperait une place de choix. Mais derrière les prometteuses perspectives, la réalité d'un marché naissant qui reste encore ancré dans une certaine confidentialité. Un peu plus d'un Français sur dix possèderait aujourd'hui un objet connecté santé ou bien-être, selon une enquête PHR-Ifop publiée en janvier dernier. « Actuellement, ces produits touchent d'abord des Geeks CSP+ », constate Lionel Reichart, expert E-santé et membre du Think Tank Club digital santé. « C'est un marché qui se cherche toujours en termes de distribution », souligne-t-il. Après être d'abord apparu dans les réseaux des grandes enseignes technologiques et des opérateurs télécom, l'objet santé et bien être connecté veut désormais se faire une place de choix dans les officines. « Face à une offre qui est en train de se développer avec des produits nécessitant une certaine expertise, les pharmaciens sont les mieux à même de pouvoir conseiller autour de ces nouveaux usages », considère Stéphane Bohbot, PDG du groupe Innov8 qui a créé en 2014 la chaîne de magasins Lick, spécialisée dans la vente d'objets connectés. Le récent partenariat conclu fin janvier entre Lick et le groupement de PHR pourrait bien jouer un rôle d'accélérateur dans la démocratisation de ces outils High-tech en pharmacies.

 

Eduquer les pharmaciens

« Nous constatons avec Lick que certains objets santé connectés ne trouvent pas preneurs dans leurs magasins parce qu'ils ont une connotation santé beaucoup trop importante », évoque Lucien Bennatan, président de PHR. « L'objectif de ce partenariat, c'est de vraiment éduquer de nouvelles officines 2.0 en leur apportant toute une gamme de produits sélectionnés, bien positionnés en termes de prix, avec de la formation, du training pour les accompagner sur ce nouveau marché », résume Stéphane Bohbot. « Il y a une maturité du consommateur et du pharmacien qui doit se faire progressivement pour monter de plus en plus vers des produits à forte valeur ajoutée », estime-t-il. En dehors du référencement d'objets connectés sur la plate-forme d'achat utilisée par les adhérents du groupement PHR, trois pharmacies sous enseigne vont expérimenter un « web bar » dédié à la promotion de ces solutions connectées. « A l'avenir, il est évident que nous allons développer nos propres objets connectés », annonce Lucien Bennatan.

 

Sens critique

Si l'officine peut constituer un véritable tremplin pour démocratiser les objets santé connectés, elle doit en premier lieu acquérir la légitimité nécessaire pour s'imposer comme référent incontournable aux yeux du public. « On est aujourd'hui face à une offre de produits plus ou moins évaluée. Il y a tout un travail à réaliser autour et c'est là que le pharmacien devra user de son sens critique de clinicien vis-à-vis des appareils qu'il serait amené à proposer », indique Christian Wilcke, président de l'URPS Pharmaciens Lorraine qui a eu l'occasion de débattre sur ce sujet début février à Paris lors des 8e rencontres de l'Officines. Avec un niveau de marge moyen de l'ordre de 25%, les dispositifs santé connectés seront a priori loin de constituer les produits les plus rémunérateurs pour le pharmacien. Mais l'intérêt est ailleurs. « Avec les objets connectés, les officinaux ont l'opportunité d'être reconnus non pas comme de simples logisticiens proposant de nouvelles références, mais comme des scientifiques capables d'interpréter les données » collectées par ces appareils, déclare Lucien Bennatan, président de PHR. Dans le champ de la prévention, ces objets connectés pourraient être à même de stimuler de nouvelles missions officinales voire de faciliter l'interprofessionalité...A condition que les moyens techniques suivent. Une opportunité à saisir.

 

Trois questions... à Lionel Reichardt (expert E-santé) « L'éco-système n'est pas sur l'objet mais les données »

(Lionel Reichardt membre du Club Digital Santé & animateur du blog « Pharmageek)

Tous les objets santé connectés ont-ils potentiellement leur place en pharmacie ?

« Ce n'est pas l'objet en lui-même qui définit son rôle mais l'utilisateur. Par exemple, une balance connectée utilisée par quelqu'un qui n'a aucun problème, c'est un outil de bien être et la donnée fournie de suivi de poids n'est pas forcément une donnée de santé. Mais par contre, cette même balance chez quelqu'un d'obèse ou chez toute personne où l'indicateur de poids est révélateur d'une situation médiale, cela devient tout de suite autre chose. C'est vraiment le contexte dans lequel on va mettre l'objet qui va définir s'il est bien être ou santé. »

 

Quelle est la clé du succès selon vous au sein du marché de ces objets connectés ?

« La partie bien-être de cette santé connectée a déjà émergé depuis 2007 et est encore en train de chercher son modèle. Il faut bien distinguer ce qui est du plastique – l'objet connecté en lui-même – de ce qui est une solution de santé. Ce que veulent aujourd'hui les gens, ce n'est pas se quantifier mais se modifier. On n'est plus désormais dans le « modify self » que le « quantify self ». Pour moi, l'éco-système n'est pas sur l'objet connecté mais sur la plateforme qui va gérer les données. C'est la base pour pouvoir capitaliser sur ces données et proposer demain en officine des entretiens pharmaceutiques. Mais pour que le marché décolle, l'enjeu va être de rendre ces produits plus accessibles à la fois en termes de comptabilité technique, de facilité d'utilisation, d'accessibilité de prix et plus tard au niveau du remboursement. Une fois que des produits seront validés, certifiés, reconnus, certains pourront être pris en charge. »

 

Comment se lancer dans les objets connectés en officine ?

 « Il n'y a pas meilleur moyen que d'essayer soi-même des objets et leur application mobile pour se familiariser à leur mode de fonctionnement et mieux conseiller ensuite les clients. Les pharmaciens vont être de plus en plus sollicités par des marques qui chercheront à proposer des solutions d'objets connectés en officine. Mais il y a encore un grand travail d'évangélisation de la part acteurs pour pouvoir faire maturer les professionnels de santé. Et à terme, il serait nécessaire qu'il y ait un dispositif de validation de type médical pour aider les professionnels de santé à faire le tri entre ces produits. »