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Analyse par Claude Le Pen
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L’analyse de Claude Le Pen, Professeur d’économie à l’Université Paris Dauphine

Mais cette « explosion » est partiellement compensée par un taux de pénétration des génériques qui a sensiblement baissé de 69% en 2008 à 56% en 2011. La part des génériques dans le chiffre d’affaires remboursable s’est néanmoins accrue de +11% à +14%.
Des ventes qui stagnent, des médecins généralistes qui prescrivent moins, un OTC qui recule, un répertoire qui s’étoffe et une dispensation générique qui s’érode : ainsi chemine depuis 4 ans, d’une année sur l’autre, le marché pharmaceutique français qui est ainsi amené à auto-financer en quelque sorte, dans le cadre d’une envelop-pe quasiment fixe, l’innovation et le progrès médical !
2011, Annus Horribilis
Les similitudes sont également qualitatives. En janvier 2011, je consacrais presque l’intégralité de cette chroni-que à l’affaire Mediator® ! Tous les thèmes présentés à l’époque comme des retombées possibles de cet événement dramatique – la ruine de l’image de l’Industrie, la méfiance des patients, le spleen des experts, l’inflation des déclarations ronflantes et vides de sens (« le doute doit profiter au patient… »), la transformation artificielle d’une défaillance institutionnelle en crise systémique, etc. – se sont produits et sont encore d’actualité aujourd’hui. 2011 aura été une longue et lourde année marquée par la tenue d’Assises à grand spectacle, par le vote d’une Loi Médicament ambiguë et par celui d’une LFSS vengeresse.
Le tout, sous le signe de la confusion médiatique (et étatique !) entre les questions de sécurité sanitaire et les questions économiques, entre les niveaux nationaux et européens, entre les questions particulières propres à une entreprise et celles de l’ensemble de l’Industrie, etc.
Pour sa grande réunion de Nantes des 20 et 21 janvier derniers, par ailleurs fort intéressante et fort courue, le Nouvel Observateur a cru bon d’intituler l’un des débats : « La France malade de ses médicaments »… Sans le moindre point d’interrogation ! En gros, le médica-ment est un virus inoculé au pays pour et par l’Industrie Pharmaceutique ! Je caricature à peine ! L’animateur du débat, pour justifier la présence à la tribune de votre serviteur, m’a présenté plutôt sympathiquement comme faisant entendre, dans le discours ambiant, « une petite voix dissonante ». Un original, un décalé, un dissident ! C’est à ce prix que l’on peut encore parler !
Pour dire quoi ? En réalité, dans le débat public, il est assez peu question des faits, des politiques, des mesures. Ce qu’exprime la salle, ce sont essentiellement des protestations et des représentations, des croyances et des mythes. Et le travail « dissident » consiste essentiel-lement à expliquer et à restaurer (ou à tenter de restaurer) quelques vérités simples mais occultées. Par exem-ple, que l’image d’une industrie omnipotente, indifféren-te au sort des patients, et imposant ses lois mercantiles à la terre entière est fausse… Ou que la population française ne se répartit pas entre victimes (quelques millions) et complices (quelques centaines). Ou encore que les mécanismes de régulation publique fonctionnent ; qu’ils fonctionnent globalement bien, en tout cas mieux qu’on le pense ; que la part des choses est faite entre les intérêts des uns et des autres ; et que la décision publique n’est confiée ni à des corrompus ni à des incompétents.
Car le traitement médiatique tend à accréditer la perception d’un Etat protecteur qui aurait non seulement failli, mais délibérément trahi sa mission pour se transformer en Etat passif, voire en Etat complice. Et celle d’un monde où l’expert est acheté, le politique soupçonné, le fonctionnaire décrié, l’industriel mafieux. Un monde où le salut pourrait éventuellement venir de quelques héros providentiels, parvenus à percer l’omerta de l’establishment, mais surtout pas des institutions publiques perverties
Le « travail dissident » n’est certes ni simple et ni com-plètement intuitif (l’affaire PIP – bien qu’elle n’ait rien à voir – n’arrange rien…). Mais, avouons-le, on est aidé par les excès même de la rhétorique protestataire, qui, à un moment, se discrédite elle-même et s’enferme dans ses contradictions, par exemple – c’est classique – entonnant contre la surconsommation pharmaceutique quitte, quelques minutes plus tard, à dénoncer le « renoncement aux soins » qu’entraîneraient les déremboursements et les franchises …
Une friche industrielle pharmaceutique ?
Le débat nantais n’a pas servi qu’à instruire le procès du médicament. On y a aussi parlé d’industrie. Comment réindustrialiser la France ? Faut-il acheter français ? Comment s’insère le pays dans la mondialisation ? Autant de thèmes qui nourriront le débat présidentiel. Et qui nous donnent l’occasion de faire le point sur la production industrielle pharmaceutique, le jour même où s’ouvre le 5ème CSIS à Bercy, où quinze présidents et quatre ministres (Santé, Economie et Finances, Industrie et Recherche) se réunissent « pour discuter prix des soins et innovation » (Le Monde du 26 janvier).
La figure 1 compare l’indice mensuel de production de l’Industrie Pharmaceutique de l’INSEE à celui de l’en-semble de l’industrie manufacturière depuis 1990. Elle est très illustrative.
Figure 1 : Indices de la production industrielle de l’Industrie Pharma-ceutique et de l’industrie manufacturière (base 100 : 2005)

Source : INSEE, Banque de données macro-économiques (BDM), activité productrice des entreprises.Industrie Pharmaceutique : niveau A38 de la Nomenclature d’Activités Françai-se (NAF) (code CF) – Industrie manufacturière : niveau A10 de la NAF (code CZ) - CVS/CJO : Correction des variations saisonnières/Correction des jours ouvrés.
Alors que la production manufacturière stagne en France depuis 20 ans et qu’elle a même subi une forte chute au premier trimestre 2009, la production de l’Industrie Pharmaceutique n’a cessé de progresser. Cette croissance, qui a été entre 1900 et 1997 de l’ordre de 0,48% par mois en données corrigées (soit près de 6% par an), s’est même accélérée entre 1998 et 2006 passant à 0,61% en moyenne mensuelle (soit près de 8% en rythme annuel).
Toutefois, elle s’est nettement ralentie à partir de la fin 2006. Sur la période 2007-2011, le taux moyen mensuel a été pratiquement nul (en fait +0,02% soit +0,24% par an) et il est même devenu négatif sur les deux dernières années (-0,14% soit -2,0% par an). Autrement dit, l’Industrie Pharmaceutique, qui a contribué jusqu’à ces tous derniers temps au dynamisme industriel du pays, d’abord en développant la production et en amortissant le violent « trou d’air » de 2009, ensuite en contribuant très positivement (7 milliards) à la balance des paiements, comme cela vient d’être rappelé à l’occasion du CSIS, risque de venir à son tour gonfler la liste des secteurs « désindustrialisés ».
Longtemps, les Pouvoirs Publics ont dissocié la question de l’accès au marché (prix et remboursement) de celle du développement industriel. La régulation des prix, plus sévère en France que dans les autres pays dotés d’une Industrie Pharmaceutique (Royaume-Uni et Allemagne notamment), n’était pas, à leurs yeux, de nature à entraver un développement industriel qui était en quelque sorte garanti et protégé par la taille et par la croissance du marché.
Prix et remboursement étaient généralement exclus de la boîte à outils de la politique industrielle où l’on trouvait pêle-mêle d’autres instruments comme les subventions, le Crédit impôt recherche, les partenariats privés-publics et la politique conventionnelle. Le graphique de la figure 1 semble rétrospectivement valider cette politique de dissociation, du moins jusque dans les années récentes.
Car les choses changent. Après 4 ans de croissance nulle et avant une année, 2012, où la croissance est annoncée comme négative, l’argument de la taille du marché risque de s’épuiser. Par ailleurs, les récriminations des industriels portent aujourd’hui moins sur les prix que sur les remboursements devenus, à leurs yeux, trop récriminatoires, trop pénalisants, trop décalés. Or, l’enjeu d’un non-remboursement et d’un avis négatif de la HAS est plus important que celui d’une négociation de prix. C’est toute la vie du produit qui est menacée, non seulement en France, mais aussi dans d’autres pays en fonction des effets d’influences réciproques des décisions des agences. Et, bien sûr, le climat général et la suspicion suscités par l’affaire Mediator® ne font pas de la France un pays très « friendly » pour les investisseurs pharmaceutiques, nationaux ou pas. La prolongation de la courbe de la production industrielle n’a plus le côté rassurant qu’elle a pu avoir pendant longtemps.
Autrement dit, la relative indépendance entre, d’une part, le « market access » et, d’autre part, le développement industriel, qui a été tenue comme un fait, prend dans ce contexte un sens nouveau. Le paradigme de la disjonction doit être réinterrogé. Et en tout premier lieu, doivent être rétablies les conditions qui avaient nourri la confiance, à savoir la stabilité des règles du jeu, non seulement pour la tarification mais aussi pour l’évaluation médicale, le respect des engagements contractuels et l’affichage d’une volonté partenariale.





